2

Lorsqu’il apprit la nouvelle, Huy le scribe pensa longtemps à Ankhsi, oubliant les papyrus déployés sur son bureau des Archives Culturelles. Depuis des années que la reine et lui se connaissaient, leur amitié n’avait fait que croître. Elle était trop jeune pour mourir ; c’était ce qui le désolait le plus. Lui qui avait vu quarante crues pouvait s’en aller vers l’Occident avec la certitude d’avoir accompli son temps ici-bas. Mais Ankhsi avait à peine plus de vingt ans.

Il s’y attendait, pourtant, informé par Senséneb qui avait soigné la reine durant sa maladie fulgurante. Les herbes requises avaient été brûlées, les onguents prescrits avaient été appliqués, mais devant un tel mal on était impuissant. Nergal ignorait la pitié. Quand, ce matin-là, son épouse était revenue exténuée dans leur demeure du quartier nord et lui avait appris que c’était fini, Huy avait senti une main glacée se fermer sur son cœur.

Avec un soupir, il contempla les documents épars sur sa table. Trois fois, les saisons étaient revenues depuis que le roi l’avait nommé à ces fonctions et, dans ce laps de temps, rien n’avait changé sinon pour le pire. La saleté et la violence, omniprésentes dans la cité… la peste… la mort d’Ankhsi… Il se sentait comme un crocodile acculé. Mais son désir de vivre autrement était contrarié par le manque d’occasion propice et par sa propre indolence. Le temps les précipitait tous vers la mort, et il restait passif, ne pouvant ni l’arrêter ni l’utiliser à bon escient.

La mort d’Ankhsi le tirait de sa torpeur égoïste. Malgré sa tristesse de ne plus la revoir, il savait qu’il devait se réjouir, car sous peu elle aurait rejoint Toutankhamon et vivrait heureuse à jamais dans les Champs d’Éarrou.

Huy se leva, repoussa les papyrus, rangea et nettoya sa palette de scribe – soin qu’il ne confiait à aucun autre. Son secrétaire leva la tête quand il sortit dans l’antichambre.

« Je rentre chez moi.

— Nakht est déjà parti », indiqua l’homme d’un air compréhensif.

Huy eut un sourire en coin : l’avantage d’avoir un chef paresseux était qu’on pouvait aussi partir plus tôt, parfois. Jadis, quand il menait des enquêtes, il organisait son temps à sa guise. Avec le recul, il pensait qu’il avait vécu alors ses plus belles années. Toute son énergie était canalisée dans son travail de scribe et Nakht s’en remettait entièrement à lui pour la bonne marche des Archives. Néanmoins, Huy les considérait encore comme une prison dont un jour, peut-être, il parviendrait à s’évader – ne fut-ce que pour une saison.

Il rentra à pied, comme il le faisait souvent. La vie dans la capitale poursuivait son cours. La disparition de la reine n’influerait pas sur l’existence des gens de la rue. L’annonce officielle, qui serait suivie d’un jour de deuil, n’avait pas encore eu lieu. Huy songea aux préparatifs en vue de l’embaumement et des funérailles. Cette nuit même, la dépouille d’Ankhsi serait transportée dans la tente-ibou, où elle serait livrée aux soins du Contrôleur des Mystères. Le lendemain, la nouvelle se répandrait à travers la cité. Les gens se couvriraient la tête de cendre et les navires resteraient à quai, hormis les bacs faisant la navette sur le Fleuve.

Dès que Huy franchit le portail du jardin, les chiens bondirent à sa rencontre, suivis par Psaro, son serviteur.

« Ma maîtresse est rentrée de la Maison de Vie.

— Bien. Où est-elle ?

— Elle dort. Elle n’y retournera pas aujourd’hui.

— Tant mieux. »

Elle avait travaillé dur, se dit le scribe. Ils se voyaient peu… Il ferma son cœur à la pensée que cela avait de moins en moins d’importance.

Psaro paraissait surexcité, bien qu’il tentât de se maîtriser vu la gravité requise par le décès de la reine.

Huy pénétra sur la terrasse et s’installa sur un petit tabouret en acacia, près d’un bassin où s’ébattaient des poissons. Il accepta une coupe de bon vin de Dakhlah, qu’il vida à moitié avant de se tourner vers son serviteur.

« Il s’est passé quelque chose ?

— Tu as reçu des nouvelles, confirma Psaro, les yeux brillants.

— D’où ?

— Du Nord. Un vaisseau-faucon, le Taureau-Sauvage, a apporté des lettres aujourd’hui.

— Où sont ces lettres ?

— En fait, il n’y en a qu’une, rectifia Psaro, tempérant son enthousiasme. Je l’ai posée sur ton bureau, dans la Troisième Chambre.

— A-t-elle été ouverte ? De qui est-elle ?

— On ne se serait pas permis ! Je ne sais de qui elle est. Un batelier me l’a remise voici deux heures.

— Apporte-la-moi. Et puis, non ! Je préfère me rafraîchir et me changer d’abord.

— Dois-je réveiller Senséneb ?

— Non », répondit Huy en finissant sa coupe.

La lettre était mince et l’écriture semblait celle d’un scribe. Huy la posa près de lui et la contempla pensivement. Qui pouvait lui écrire du Nord pour affaires ? Il n’y connaissait personne, et toute communication officielle aurait été adressée aux Archives Culturelles. Psaro rôdait dans les parages, plein d’espoir, mais Huy aimait aiguillonner sa propre curiosité et n’avait aucune intention d’ouvrir la mystérieuse missive en présence de son serviteur.

Une fois propre, vêtu d’un pagne souple et d’une vieille paire de confortables sandales en feuilles de palme, il se sentit frais et dispos. Il fut tenté de reprendre du vin avant le dîner, mais y renonça avec sagesse. Le souvenir d’Ankhsi lui revint, comme une douleur aiguë. Dans quelle demeure d’éternité reposerait-elle ? Le tombeau du pharaon Ay, ou celui de sa mère, Néfertiti ? Dans l’âme de Huy surgit l’image de l’ancienne reine, gisant, solitaire, dans son hypogée.

Ces pensées ravivèrent sa tristesse. Certes, on n’avait pas à redouter la mort, mais ceux qui étaient partis lui manquaient, et ils étaient nombreux, à présent.

La demeure était calme. Psaro était allé superviser la préparation du repas du soir. Le vent agitait les palmiers près du bassin et faisait bruire le feuillage des fleurs. Senséneb dormait sans doute encore.

Huy reprit sa lettre, donnant libre cours à sa curiosité. À l’aide du petit couteau en bronze qu’il conservait dans sa bourse, il brisa le cachet anonyme et déroula le papyrus. Dès qu’il eut parcouru les deux premières lignes, il s’interrompit, le cœur battant, et se redressa pour regarder vivement autour de lui. Poursuivant sa lecture, il se pencha et posa les coudes sur ses genoux ; mais il restait sur le qui-vive, guettant le moindre bruit de pas.

Le message provenait d’Aahmès. Huy n’avait pas eu de nouvelles de son ex-épouse depuis de longues années. Ses lettres – qui s’étaient faites de plus en plus irrégulières, au fil du temps – avaient eu pour seul but de l’informer de la santé de leur fils, Héby. La dernière fois que le scribe l’avait serré dans ses bras, ce n’était qu’un tout petit enfant. Maintenant, c’était un jeune homme qui avait vu dix-sept crues. Pour Huy, les années avaient passé comme des balles de grain chassées par le vent. Il craignait presque d’imaginer Héby sous son apparence adulte. Pour être honnête, il avait même oublié ses traits.

Aahmès lui écrivait de la cité de la Mer, située sur l’embouchure principale du Fleuve. Elle s’y était établie avec son nouvel époux, Menouhotep, trois ou quatre cycles de saisons plus tôt, quand le couple s’était lancé dans le commerce du cèdre.

 

Héby a réalisé son ambition en s’engageant dans l’armée, où il est sous-officier. Nous sommes très fiers de lui…

 

Huy se rembrunit. Il savait que son fils souhaitait depuis longtemps prendre part à la guerre dans l’Empire du Nord, mais il n’en avait jamais tiré de satisfaction. Il aurait aimé voir Héby marcher sur ses pas. Un fils embrassait la profession de son père. Telle était la coutume. Sauf quand ce père avait quitté le foyer et vivait au loin – sauf quand ce père lui était étranger. Dans son jeune âge, Menouhotep avait été aurige : si une influence s’était exercée sur Héby, c’était la sienne. Mais, après tout, qu’en savait Huy ? Il ne connaissait pas son fils. Il conservait seulement le souvenir de petits bras serrés très fort autour de son cou et d’une petite tête nichée contre son épaule.

La suite de la lettre s’avéra infiniment plus préoccupante. Aahmès n’avait jamais aimé écrire. Elle avait confié la rédaction de cette missive à l’un des scribes de Menouhotep – l’écriture nette et conventionnelle ne laissait pas de place au doute. Quant au style, il était froid et compassé, comme si, malgré toutes ces années de séparation, elle conservait de la rancœur. Pourtant, ils avaient vécu plus longtemps l’un sans l’autre qu’ensemble, et elle avait eu trois enfants de son second époux.

Elle mettait un certain temps à en venir au fait, cependant, bien avant qu’elle n’abordât le sujet qui lui tenait à cœur, Huy le sentit venir. Il devinait l’anxiété dans ces lignes aussi sûrement qu’il l’eût entendue dans la voix d’Aahmès, car elle ne l’eût pas exprimée autrement qu’avec ce ton solennel et pincé.

 

… Une récente affectation, visant à renforcer une unité d’infanterie, au-delà des côtes orientales de la Grande Verte…

 

Et donc en première ligne, traduisit Huy. Mais le pire était à venir :

 

Il n’a jamais rejoint son unité et l’on ignore où il se trouve. La troupe avec laquelle il voyageait a été victime d’une embuscade, dans un village proche du port de débarquement. C’est après l’escarmouche qu’on a remarqué son absence. Nous sommes certains qu’il avait embarqué, car nous l’avions accompagné jusqu’au navire.

 

Porté disparu, pensa Huy. Mais pas mort. Ils auraient retrouvé son corps après l’escarmouche. Les Khabiri qui avaient tendu l’embuscade avaient presque tous péri. Seuls quelques-uns avaient pu fuir vers le désert. Les soldats de la Terre Noire avaient rasé le village, passé les habitants et le bétail au fil de l’épée avant de brûler les récoltes. Ils n’avaient pas subi de lourdes pertes, seulement quelques blessés.

 

Menouhotep ne peut supporter la honte d’une désertion.

 

Mais il ne semblait pas s’agir de cela ! Quelqu’un avait-il porté une telle accusation ? Héby avait disparu entre l’embarquement des troupes à la cité de la Mer et le guet-apens. Comment son absence était-elle passée inaperçue ? N’avait-il pas d’ami à bord, parmi ses compagnons d’armes ?

De multiples questions agitaient le cœur de Huy, se mêlant à l’anxiété. Héby, un déserteur ? Non, c’était impensable ! Il brûlait de zèle. Comme l’expliquait Aahmès ailleurs dans sa lettre, il s’était porté volontaire pour quitter le camp d’entraînement au plus vite, afin d’entrer dans le service actif.

Peut-être s’était-il perdu pendant la marche vers l’Empire du Nord ? Cela n’aurait rien eu d’étonnant. Les longues colonnes avançaient en désordre, au milieu de la poussière soulevée par les bêtes de somme, dans le bruit et la confusion. Huy reposa la lettre et contempla le jardin – un havre de paix. Impossible d’imaginer que la guerre faisait rage dans une lointaine région du septentrion. Il semblait même invraisemblable que la capitale pût être affectée par son issue. Les fleurs exhalaient une suave senteur de miel portée par la brise. Huy ferma les yeux et laissa le vent léger caresser ses paupières.

Il n’avait jamais vu la Grande Verte. On disait qu’elle produisait un son à nul autre pareil, un grondement surgissant de l’éternité pour occuper tout l’espace. On racontait aussi que, au-delà des grandes îles d’Alasia[14] et de Keftiou[15], s’étendaient des contrées fabuleuses. Les eaux abondaient en monstres marins, dont certains avaient englouti des équipages entiers.

Huy reprit la lettre :

 

… Je comprends que tes devoirs t’empêchent de venir ici, néanmoins, puisque tout indique qu’Héby n’est plus, peut-être désireras-tu discuter de l’enterrement. Une statue offrira un refuge à son ka. Mais, Huy, toi qui fus mien jadis, sache que je ne puis croire à sa mort.

 

Suivaient les salutations d’usage, aussi formelles que le reste de la lettre. Menouhotep l’avait-il lue ? Sans doute pas. Dans l’éventualité d’un décès, le père d’Héby se devait d’être consulté, d’autant qu’il était haut fonctionnaire à la cour. Mais l’unique et courte phrase de tendresse qui concluait ce message rappela à Huy la jeune fille qu’il avait connue et épousée. Il croyait encore sentir le parfum de ses cheveux lorsqu’il l’avait embrassée, ce jour-là, sur le voilier à haut mât amarré sur la rive occidentale, au-dessus de la capitale du Sud.

Il ne savait que penser. Si la mère avait une raison, même informulée, de croire son fils encore vivant, n’incombait-il pas au père de tenter de découvrir la vérité ? Comment y parvenir, là résidait le problème.

Psaro sortit de la maison et annonça :

« Le dîner est servi.

— Senséneb est-elle réveillée ?

— Oui. Elle préfère manger à l’intérieur. Elle t’attend.

— Fort bien.

— Et ta lettre ? s’enquit Psaro. Était-elle porteuse de bonnes nouvelles ?

— Non, au contraire. Des nouvelles très préoccupantes. »

Malgré tout, Huy ne put s’empêcher de sourire. Psaro montrait une insatiable curiosité, doublée d’une franchise incorrigible que le scribe trouvait rafraîchissante.

« Au sujet de la guerre ?

— Non. Elles concernent mon fils.

— J’en suis peiné, dit le serviteur, visiblement sincère.

— De toute façon, je ne peux pas y faire grand-chose. »

Remarquant l’expression choquée de Psaro, il crut bon d’expliquer :

« Il y a très longtemps que je ne l’ai pas vu. »

En son for intérieur, Huy était mal à l’aise car, passé la surprise initiale, il n’était pas aussi affligé qu’à son sens il aurait dû l’être. Il essaya d’imaginer la Grande Verte, et Héby à bord d’un navire. Héby, en tenue militaire, avec un pagne court et épais, un glaive en bronze dans son ceinturon de cuir. Héby, le teint couleur de brique sombre, les muscles développés par l’entraînement – l’avait-on battu souvent ? Un bon soldat, prêt à l’action. Huy avait peine à croire qu’il était pour moitié responsable de l’existence d’un tel homme. Et pourtant, n’avait-il pas toujours aspiré à une vie d’aventure ? Les dieux l’avaient doté d’une musculature puissante et, avec l’âge, il avait perdu l’embonpoint de la sédentarité. En dépit de ses doigts tachés d’encre, rares étaient ceux qui, le rencontrant pour la première fois, devinaient son état de scribe.

« Ne comptes-tu pas y aller ? interrogea froidement Senséneb.

— Comment le pourrais-je ?

— Nakht t’accordera un congé.

— Il y a trop à faire. D’ailleurs, cette décision appartient au pharaon. M’accompagnerais-tu ? demanda-t-il, après une hésitation.

— Non. Mon travail me retient ici, répondit-elle, baissant les yeux. Et puis, je ne te serais pas très utile.

— Je n’ai pas l’intention de chercher Héby, dit Huy sans conviction.

— Malgré ce que pense Aahmès ?

— Il faudrait que je lui parle. Mais je n’aurais aucun appui, là-bas.

— Menouhotep t’aiderait.

— Héby n’était pas son fils.

— Héby a vécu bien longtemps auprès de lui. Sous son toit, il a grandi pour devenir un homme. Ce n’était encore qu’un bébé lorsque tu es parti. »

Cette remarque piqua Huy au vif, bien que Senséneb n’eût pas eu l’intention de le blesser.

« Hormis les détails des obsèques, je ne pourrai pas régler grand-chose.

— Ce n’est pas une raison pour t’en abstenir.

— Le voyage est long.

— Oui, mais en descendant le Fleuve. Ce n’est pas aussi loin au nord que Méroé l’est au sud, et cela ne nous avait pas dissuadés d’y aller.

— Nous étions censés nous y installer définitivement. »

Senséneb ne se laissa pas démonter par cet argument.

« D’ici à la cité de la Mer, il n’y a que cinq jours de voyage pour un vaisseau-faucon.

— Au meilleur des cas.

— Et quand bien même il faudrait dix jours, la capitale pourrait se passer de toi, fit-elle remarquer avec un petit sourire.

— En ce qui concerne Nakht, je n’en suis pas sûr. »

Ils restèrent silencieux. Huy mangeait sans appétit. Cette viande de canard lui semblait insipide, malgré le raffinement avec lequel elle était accommodée.

« N’éprouves-tu pas de curiosité ? C’est ton fils ! s’étonna Senséneb.

— Oui, mais je ne vois pas ce que ma présence pourrait changer.

— Il y a là-dessous un mystère.

— C’est vrai.

— Aahmès ne doute pas sans raison.

— Je le crois.

— Et même si elle se trompait, ne devrais-tu pas, au moins, tenter de comprendre ce qui est arrivé ?

— Si, mais songe à tout ce que cela implique ! Il me faudrait traverser la Grande Verte, me rendre sur le front. Sous quel prétexte ? À quel titre ? Et comment m’y prendrais-je, une fois sur place ? Qui pourrais-je interroger ? Je ne saurais par où commencer !

— Tu débuterais ton enquête dans la cité de la Mer, et tu n’aurais peut-être pas à chercher plus loin. Mais si le besoin s’en faisait sentir, je suis sûre que tu trouverais un moyen. Nul n’entreprend un voyage en sachant ce qui l’attend à l’arrivée. À quoi, sinon, servirait de partir ?

— Tu as envie que je m’en aille. »

Senséneb soupira. Ils étaient assis face à face, chacun à une extrémité de la table basse où était disposé le dîner. Psaro était sorti de la pièce, mais d’autres serviteurs se tenaient près du halo étroit de la lampe. Au-dehors, le ciel indigo annonçait la nuit.

« Une séparation serait peut-être souhaitable », admit Senséneb.

Ces mots le transpercèrent comme une lance, mais il savait qu’elle avait raison. Ce n’était pas la première fois qu’ils en arrivaient à cette conclusion, sans agir en conséquence. Étaient-ils trop accaparés par leur travail pour s’occuper de l’essentiel : leur propre vie ? À moins que ce ne fût une excuse pour atermoyer… Depuis combien de semaines, combien de mois, ne s’étaient-ils pas unis ? Quand s’étaient-ils touchés pour la dernière fois ?

« C’est peut-être le moyen de sortir de l’impasse, reprit-elle. Rien ne changera, si nous restons passifs.

— Veux-tu prononcer les Paroles de Désunion ? demanda-t-il au bout d’un long silence.

— Attendons ton retour pour en décider.

— Ay ne m’a pas accordé la permission de partir. Je ne lui ai même pas encore posé la question.

— Au temps de la sécheresse, le roi a bien d’autres soucis que les Archives Culturelles. »

Huy devait admettre qu’il n’avait, sur son bureau, aucun dossier requérant une attention particulière. Il observa Senséneb, qui s’était remise à manger, les yeux baissés sur son assiette. Comme elle était lasse ! Mais, de toute évidence, elle éprouvait autant de soulagement que lui à l’idée d’une séparation.

 

« Bien sûr que tu peux partir ! » déclara Ay.

Debout dans la salle de travail du roi, Huy en croyait à peine ses oreilles. Il jeta un coup d’œil vers Kenna, qui écrivait, penché sur ses tablettes. Huy avait remarqué ces derniers temps que le Scribe Royal s’était terriblement voûté. Il ne parvenait plus à redresser ses épaules. Quant au roi, son visage et ses bras amaigris témoignaient que le temps accomplissait son œuvre.

« Tu as le devoir de te rendre auprès de ton fils, continua le pharaon. Il incombe à chacun d’enterrer ses morts.

— Je serai de retour à temps pour les funérailles de la reine Ankhsenamon.

— Parfait. Elle t’estimait beaucoup. Sa mort est une perte tragique pour nous tous.

— Puisse-t-elle danser dans les Champs d’Éarrou.

— Je suis certain qu’elle connaîtra la félicité. »

Un silence plana et Huy attendit, hésitant, pendant que le souverain gardait la tête baissée vers ses rouleaux de papyrus. Subitement, il se leva et contourna le bureau pour s’approcher du scribe.

« Ah, Huy ! Quels temps troublés nous vivons ! »

Le prenant par le bras, Ay l’entraîna vers le balcon à colonnade, d’où l’on dominait le Fleuve de très haut. Le soleil du matin concentra ses rayons sur leur dos lorsqu’ils débouchèrent dans la lumière, et Ay ramena son châle sur sa tête. Les deux hommes se tinrent à la balustrade de brique, contemplant la cité. Une grande effervescence animait la place du port. Une barge massive, transportant l’ébauche d’une colossale statue d’Amon, était arrivée du Sud pendant la nuit et une nuée de débardeurs s’activaient, armés de cordes et de planches, près de l’échafaudage.

« Elle se dressera dans le cœur de pierre du nouveau sanctuaire, précisa Ay, suivant le regard de Huy. Son visage sera à l’image du mien. »

Quand cette commande avait-elle été passée ? Sans doute au début de la maladie d’Ankhsi, conjectura Huy. Ay n’était pas de ceux qui se laissent briser par le destin.

« Puissent les dieux sourire à Pharaon ! dit le scribe.

— Souhaitons-le, en effet, répliqua Ay en scrutant Huy. La vie ne nous a guère épargnés, toi et moi.

— Non, en vérité.

— Mais je pense que tu n’as pas trouvé en moi un mauvais maître.

— Non, répondit Huy, immédiatement sur le qui-vive.

— Ton projet de te rendre à la cité de la Mer m’agrée. Quand partiras-tu ?

— Sitôt que Nakht…

— Cela, c’est mon affaire ! coupa le pharaon. Je désire que tu partes au plus vite. Dans deux jours, le Taureau-Sauvage fera voile vers le nord. Tu te trouveras à son bord. »

Le navire qui avait apporté le message d’Aahmès était amarré sur les quais, non loin de la barge où les manœuvres pour décharger le dieu se poursuivaient.

« Mais… je voyage pour affaires personnelles.

— En tant que fonctionnaire royal, tu as le droit d’utiliser un de mes vaisseaux. Ce ne sera pas la première fois ! En outre, je souhaite te charger d’un petit travail, dans le Nord. »

Huy étouffa un soupir. C’était à prévoir ! Ay n’octroyait jamais de faveur sans contrepartie. Mais il était le roi. Il possédait toute la Terre Noire et toutes les créatures qui en foulaient le sol, du plus minuscule insecte à… Horemheb lui-même. Du moins, si les lois étaient à prendre au pied de la lettre.

Ay fronçait les sourcils, pesant ses mots :

« Le décès de ma Deuxième Épouse pourrait éveiller chez certains une témérité intempestive. Certes, j’ai mes propres agents sur place, mais, toi, tu es là-bas un inconnu. Quoi de plus naturel que tu te rendes à la cité de la Mer pour assister aux obsèques de ton fils ? Comment se nommait-il ?

— Héby.

— Héby. Nous lui conférons les Trois Mouches d’Or[16]. Que sa statue en soit parée et que l’inscription funéraire en fasse état. Kenna te remettra les documents nécessaires pour Kamosé, le gouverneur du district.

— T’est-il loyal ?

— Est-on jamais sûr de rien ? éluda le pharaon avec un fin sourire.

— Qu’attends-tu de moi ? »

Ay écarta les paumes en un petit geste évasif.

« Rien de précis. Regarde autour de toi, observe ce qui se passe. Parle avec les gens. D’après tous les rapports, la guerre touche à sa fin. Les Khéta battent en retraite vers le nord, au-dessus d’Ougarit, et les Khabiri ont été repoussés dans le désert au-delà de la mer Orientale. Bientôt Horemheb songera à employer ses talents militaires ailleurs que dans l’Empire du Nord.

— Il jouit du soutien de l’armée, fit observer Huy d’un air grave.

— D’une fraction seulement. Le tout sera de le rappeler sans ses hommes, de déterminer le moment où sa présence n’est plus requise au nord, bien que celle de ses troupes le soit encore.

— Reviendra-t-il, dans ces conditions ? »

Le front du roi s’assombrit.

« Il devra obéir à mes ordres ! Mais si d’aventure il tentait de me défier, l’armée est lasse de se battre. Se retournerait-elle contre Pharaon ? J’en doute. De plus, l’armée du Sud m’est loyale.

— Lui as-tu ordonné de marcher vers le septentrion ?

— Tu ne changeras jamais, Huy, remarqua Ay, l’ombre d’un sourire flottant sur ses lèvres. Toujours trop de questions.

— Tu es un pharaon puissant et tu n’as rien à redouter.

— Je le pense. Cependant, disons que je tiens à en avoir la certitude. »

La cité de la mer
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